La grande diversion

Le week-end dernier avait lieu l’acte IX du mouvement des gilets jaunes. Le gouvernement avait joué toute la semaine la carte sécuritaire. Celle-ci avait débuté par l’intervention du premier ministre à la télévision qui avait annoncé le durcissement à venir des conditions de manifestation. Elle s’était terminée par cette hallucinante intervention du sinistre Castaner précisant que chaque personne participant à une manifestation serait considérée comme complice des éventuelles violences qui pourraient être commises. Il fallait faire peur et intimider pour dissuader celles et ceux qui voulaient continuer à manifester leur mécontentement. Dans une parfaite symphonie, les chaines d’information présentaient un sondage prouvant une forte baisse du soutien au mouvement. Tout était prêt pour enterrer la mobilisation des gilets jaunes et décréter l’ouverture du grand débat !

Mais patatras ! Le peuple français ne s’est pas laissé manipuler. La mobilisation fut fortement à la hausse, quasiment doublée même en prenant comme référence les chiffres bidonnés du sinistre de l’intérieur. La stratégie sécuritaire du gouvernement fut renvoyée aux oubliettes. Mieux encore, les manifestants s’organisèrent afin de permettre une mobilisation pacifique malgré les ordres du pouvoir poussant aux provocations.

Le président de la République sortit donc sa lettre aux français. Ce long texte verbeux était censé préciser les contours du grand débat national. Il ne répondit en réalité pas à ce qui constitue le grand non-dit de ce débat et qui est au cœur de la mobilisation des gilets jaunes. Qui décide ? Ou plutôt, il y répondit par une pirouette, indiquant que le président de la République indiquerait, dans le mois qui suivrait ce débat, ce qu’il en retiendrait. Parlez, parlez donc, peuple de France mais à la fin c’est Jupiter qui tranche !

Débattre est toujours une nécessité en démocratie. Les français n’ont d’ailleurs pas attendu le président de la République pour cela. Ils le font au quotidien. Ils le font encore davantage depuis plus de 2 mois sur les ronds-points de France, dans les assemblées citoyennes ou dans les manifestations. Ils s’organisent, échangent leurs point de vue et se forgent une conscience collective. Ils tirent de ces échanges des revendications connues : la lutte contre la vie chère par la hausse des salaires, des retraites et des minimas sociaux ; le renouvellement démocratique du pays à travers notamment le référendum d’initiative citoyenne ; la justice fiscale par le rétablissement de l’impôt sur la fortune, la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale et la réduction des taxes sur les produits de première nécessité ; une écologie populaire mettant à contribution les plus riches et les multinationales qui détruisent la planète.

Dans son courrier aux Français, le président de la République ignore ces revendications. Il n’envisage la question fiscale qu’à travers la suppression d’impôts sans jamais poser la question d’introduire une plus forte contribution des grandes fortunes de ce pays. Il oublie la question centrale des retraites et des salaires alors que trop de gens ont aujourd’hui des difficultés à boucler les fins de mois. Il n’évoque que de manière cosmétique l’enjeu environnemental alors qu’il est un défi majeur pour la France au 21ème siècle. Il ne retient de l’aspiration démocratique qui s’exprime dans le pays que les mesures largement insuffisantes voire extrêmement dangereuses qu’il avait prévu d’inscrire dans sa réforme constitutionnelle.

On trouvera sans doute du côté de l’establishment un certain nombre de voix pour saluer la performance du président de la République répondant pendant 6 heures aux questions de maires de Normandie. On apprendra par l’occasion que notre président de la République s’exprime avec aisance et qu’il connait quelques sujets. Quelle surprise ! Mais cette opération de communication ne peut pas occulter que ce grand débat fut lancé dans une petite commune transformée en bunker, où les citoyens devaient montrer patte blanche, et à l’abri des français qui se mobilisent depuis plusieurs semaines. On n’oubliera pas non plus que l’on assista finalement plutôt à un exercice d’auto-justification comme nous a habitué ce président de la République, plutôt qu’au lancement effectif d’un débat. Le président a un cap et n’a pas l’intention de tenir compte du fait que c’est bien aussi sa politique qui est contestée aujourd’hui par les français.

Bref, son opération de diversion est à côté de la plaque. Les mobilisations vont se poursuivre. Un acte X est prévu partout en France ce week-end. Soyons nombreuses et nombreux pour montrer que nous ne voulons pas que l’on nous pose des questions, mais qu’on nous laisse décider maintenant de l’avenir de notre pays !

La gauche et le peuple

L’année 2019 commence décidément en fanfare. Les éditorialistes n’ayant pas mangé suffisamment de caviar cette année, il leur fallait un os à ronger. Ils sautèrent donc sur une note de blog de Jean-Luc Mélenchon relevant une belle ironie de l’histoire autour de la figure d’Eric Drouet. Quelques journalistes n’ayant pas fini de cuver leurs coupes de champagne lui inventèrent une sympathie pour l’extrême-droite. Benoit Hamon trouva là une occasion de capter un peu de lumière médiatique. Il s’attira immédiatement la sympathie du porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux, habillant « l’homme aux 6% » du costume de meilleur allié du macronisme.

Mais au-delà de ce vaudeville médiatique, cette polémique révèle l’incapacité d’une certaine « gôche » à penser son rapport avec le peuple. Ainsi, la voilà enfermée dans des postures moralisatrices alors que se déroule sous ses yeux le plus grand mouvement populaire de ces dernières années. Le mouvement des gilets jaunes charrie des colères extrêmement diverses et les solutions avancées ne sont pas toujours progressistes ? Quelle surprise ! Le peuple est divers et ses aspirations parfois contradictoires. Les forces obscures jouent leurs partitions. L’idéologie dominante cherche à façonner les esprits et à distiller les sentiments les plus vils. La bataille culturelle se déroule bien loin des leçons des professeurs rouges, sur les ronds-points de France. « N’ayant pas la force d’agir, ils dissertent » disait Jean Jaurès. C’est sans doute le propre de cette « gôche » de préférer disserter, dans le confort d’un entre-soi minoritaire, plutôt que de travailler les contradictions que contient le peuple des exploités et des oubliés.

Heureusement, le mouvement des gilets jaunes n’a pas eu besoin de ces moralisateurs pour tracer son chemin. Car dans les assemblées citoyennes qui s’organisent dans le pays se forge une conscience collective. Le peuple bâtit là son unité. Il écarte les pièges du pouvoir et disperse le poison de la division que cherchent à injecter les forces réactionnaires. Ainsi, le ras-le-bol exprimé se cristallise aujourd’hui sur les thèmes du partage des richesses, de la justice fiscale ou du renouvellement démocratique du pays. Dès lors, voilà cette « gôche » à distance d’un mouvement qui met pourtant au cœur de l’actualité les thématiques qui fondent son engagement. Cruelle ironie de l’histoire.