Le bois mort et le radeau de la Méduse

Sans doute en manque d’inspiration, Regards publie un article contre le député de la France insoumise Adrien Quatennens. A en croire le titre de cet article, il s’agirait de pointer un manque de cohérence de celui-ci dans le Journal du Dimanche. On s’attendait donc à lire une démonstration claire et limpide mais on a finalement le droit à une série de procès d’intention.

Du passé faisons table rase ?

Adrien Quatennens souligne dans cet interview le fait que la campagne de 2017 a permis de s’extraire d’un camp politique prédéterminé (que l’on appellerait au choix l’extrême-gauche, la gauche de gauche ou la gauche de la gauche) pour s’adresser à la population dans son ensemble. Il se félicite pour cela d’une rupture avec une imagerie qui devrait libérer mais qui peut donner parfois l’impression d’un enfermement. Regards en déduit une arrogance et un mépris pour l’histoire du mouvement ouvrier, ce que n’a jamais dit Adrien dans son interview. C’est pourtant en contradiction totale avec la campagne que nous avons menée.

Ainsi, la campagne de la France insoumise s’est bien enracinée dans un récit historique. Mais elle a cherché à s’appuyer sur des références qui s’adressent à tous, dans un brassage des héritages politiques, et non comme une caserne. Sinon, comment expliquer la marche du 18 mars, anniversaire de la commune de Paris. Comment lire la référence à l’histoire révolutionnaire de notre pays par la réappropriation populaire des symboles nationaux qui en sont le résultat ? Comment comprendre le déplacement de Jean-Luc Mélenchon à Champagney, en Haute-Saône, où, lors de la grande Révolution de 1789, les habitants inscrivaient dans leurs cahiers de doléance l’abolition de l’esclavage ?

Finalement, la critique qui lui est adressée n’est-elle pas un argument de plus pour son propos ? C’est lorsque le passé devient un enfermement qu’il devient excluant. C’est quand il constitue une émancipation qu’il devient rassembleur. Qu’une rédaction issue de « réformateurs communistes » regrette que, malgré les discours, le PCF n’ait pas su se transformer radicalement est une chose. Mais qu’elle s’en serve pour discréditer à l’avance toute tentative de réarticulation des références historiques me laisse-moi aussi « pantois ».

De l’expérimentation et des leçons des professeurs rouges

Catherine Tricot nous indique ensuite que le travail de construction programmatique a connu un pas en avant durant la campagne présidentielle, notamment du point de vue de la prise en compte de l’impératif écologique. On ne peut qu’être d’accord avec elle. Elle indique ensuite que ce travail n’est pas terminé. Certes, c’est une évidence et personne ne prétend l’inverse. Mais pourquoi nous le reproche-t-elle ?

On peut déjà objecter qu’il est dommage que la revue qu’elle représente n’ait pas voulu s’engager dans ce travail à l’été 2016 au moment où elle fut invitée à siéger à l’espace politique de la France insoumise. Elle préféra alors attendre la fin des atermoiements du Parti Communiste Français pour s’engager dans la bataille présidentielle. C’est son droit. Mais puisqu’elle semble interroger la cohérence d’Adrien Quatennens, peut-être peut-on interroger la sienne quand elle souligne les avancées écologiques du programme présidentiel tout en ayant voulu les freiner pour faciliter un éventuel ralliement du PCF.

Elle insiste néanmoins sur des sujets importants qu’il faut bien traiter : « inventer de nouvelles formes politiques », « dépasser le vieux clivage partis/syndicats », « repenser la communication, l’éducation populaire et l’information ». Une observatrice attentive de la vie politique aura sans doute remarquée que la France insoumise s’attaque justement à ces sujets, en cherchant à inventer une forme novatrice de type « mouvement » pour fédérer le peuple, en interrogeant l’étanchéité de la frontière syndicale / politique ou en faisant sienne les méthodes issues de l’éducation populaire pour cultiver l’idée d’un peuple acteur et non spectateur. L’auteure semble nous dire que tout cela n’est pas très probant et qu’il faut avoir la « modestie » de le reconnaitre. Certainement. La France insoumise ne manque d’ailleurs pas de modestie, elle qui se définit avant tout comme une démarche expérimentale qu’il faut préciser, améliorer et corriger au fur et à mesure de son évolution. Mais la modestie n’est pas la passivité, et elle mériterait d’éviter les distributions de bons et de mauvais points des professeurs rouges qui ont beaucoup parlé mais n’ont pas beaucoup fait avancer les choses sur ces sujets ces dernières années.

De Marx et de l’intérêt général

Puisqu’il fallait tenter de donner une hauteur philosophie à cette démonstration, nous voilà une référence au vieux Marx que l’auteur semble voir derrière le « bois mort » qu’évoque Adrien dans son interview. J’ose espérer que Regards a identifié quelques différences de niveau entre les vieux appareils corsetés de l’autre gauche et la pensée émancipatrice de Marx. D’ailleurs, si quelque chose ressemble à du bois mort, ce n’est sans doute pas la pensée de Marx, mais plutôt la lecture fossilisante qu’elle nous présente dans cet article.

Ainsi, toujours sur le ton professoral, elle nous explique (ou plutôt elle nous assène) que l’intérêt général n’est rien d’autre que l’objet d’un combat politique. Merci ! C’est vrai que la France insoumise compte plusieurs jeunes députés mais ils n’avaient sans doute pas la naïveté de penser qu’il existe un intérêt général dénué de tout rapport de force. Sinon, ils s’en seront sans doute rendu compte dans les affrontements vifs à l’Assemblée Nationale, peut-être bien davantage que dans les bureaux cloisonnés où se trament les intrigues des groupuscules de l’autre gauche.

Et c’est bien donc puisque la définition de cet intérêt général est une construction idéologique qu’il faut s’interroger sur la manière la plus efficace de remporter cette bataille. En ce sens, l’idée défendue par Adrien de partir des aspirations populaires et des problèmes concrets auxquels sont confrontés les citoyens est bien plus efficace que de prendre le problème par une le rassemblement des étiquettes politiques comme le propose l’auteure. Catherine Tricot ignore-t-elle par exemple que l’impératif écologique est un point d’entrée extrêmement intéressant pour montrer les intérêts communs du peuple face à l’oligarchie qui détruit et saccage la planète ? Alors bien sûr, il ne suffit pas de l’évoquer tout comme il ne suffit pas de dire aux citoyens qu’ils participent d’une même classe sociale pour faire émerger par un tour de passe-passe le sentiment de disposer d’intérêts communs. Mais puisqu’on parle ici de modestie, peut-être qu’elle devrait permettre d’éviter de caricaturer les propos en les renvoyant à une mode simpliste que serait l’évocation d’un « Nouveau Monde ».

« SOS » sauvetage du vieux monde

En fait, c’est finalement à la fin de cet article que l’on identifie les raisons de ce développement peu convaincant. Il s’agit donc de nous expliquer que le travail de reconstruction d’une alternative populaire ne peut pas se faire « en récusant ceux qui se battent dans ce sens, militants, intellectuels, médias… » et « par les préventions politiques à l’égard de tout ce qui n’est pas ancien socialiste ». Il aurait été intéressant de nous indiquer à quel moment l’interview d’Adrien Quatennens semble le faire. Il est d’ailleurs particulièrement amusant de voir dénoncer une préférence (inventée) pour tout ce qui « ancien socialiste » pour ménager ceux qui ont tant de mal à rompre le cordon qui les relie depuis tant d’années à l’appareil socialiste. Soulignons ici que c’est autour de cette question qu’a été détruit le Front de Gauche dont l’auteur semble pourtant regretter la disparition.

Car c’est ici que se trouve en fait le motif de cette charge incompréhensible. Il s’agit tout simplement de remettre au gout du jour la vieille idée du « rassemblement de la gauche » pour sauver des appareils politiques en perdition. Cet article vient donc renforcé une offensive concertée dont Regards se fait l’un des bras armé. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les mêmes arguments sont utilisés, sans l’enrobage pseudo-théorique, par des dirigeants du PCF dans le journal « l’Humanité » du 13 février.

On ne trouvera par conséquent dans l’article de Regards aucune référence à la stratégie destructrice de la direction du PCF (dénoncée d’ailleurs pas de nombreux communistes) qui a tout fait pour contrecarrer la dynamique de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon. On ne lira aucune allusion à l’odieux chantage aux parrainages à laquelle elle s’est livrée pour négocier sur un coin de table un accord aux législatives pour défendre ses intérêts d’appareil. On ne verra aucune mention de ses coups tordus comme dans la région Occitanie pour condamner au silence les élus régionaux de la France insoumise afin de couvrir les votes des élus PCF en faveur de l’augmentation du temps de travail des agents régionaux. Ni du nombre de minutes consacrées par Pierre Laurent à la fête de l’Humanité ou sur les plateaux télé pour s’en prendre à la France insoumise plutôt qu’au pouvoir en place.

Et donc puisque la question est posée. Non la France insoumise ne récuse pas ceux qui se battent pour la reconstruction d’une alternative populaire. Elle ne méprise personne et ne cherche à humilier aucune formation politique. Mais elle refuse de se voir entrainée dans l’impasse de ceux qui voudraient que tout change pour que rien ne change, et cherche au contraire à proposer au peuple qui souffre des axes de remobilisation populaire pour prendre ses affaires en main et en finir avec le règne de l’oligarchie.

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