24 mars 2020

Coronavirus : rompre avec les recettes du passé !

Dans le moment si particulier que nous vivons, nous sommes tous confrontés à un dilemme difficile. L’action exemplaire et dévouée des personnels de santé, la douleur de celles et ceux qui sont touchés directement ou indirectement par la maladie nous obligent à faire preuve de responsabilité et à concentrer notre action sur la bataille engagée contre la propagation du virus.

Mais cette priorité ne peut pas évacuer pour autant le débat politique. Si le temps n’est pas à la polémique politicienne, il ne peut en aucun cas être non plus à l’union forcée ou à la confiance aveugle envers ceux qui nous dirigent. Bien sûr, ceux-là disposent aujourd’hui de nombreux avis scientifiques et des données sanitaires les plus complètes. Mais ces données brutes sont ensuite passées au filtre de responsables politiques prisonniers d’une vision idéologique largement responsable de la crise actuelle et des difficultés de nos sociétés à y faire face.

Sur ce point, les beaux discours présidentiels sur la solidarité et les services publics ne suffiront pas à nous convaincre. D’abord car on sait, Sarkozy et la crise de 2008 l’ayant rappelé aux plus naïfs, que les brusques changements de cap au pied du mur sont bien souvent oubliés une fois celui-ci franchi. Mais surtout car c’est maintenant, et pas demain, que la rupture idéologique doit être opérée pour vaincre le virus et protéger les plus vulnérables. Et de cela, ceux qui gouvernent aujourd’hui en semblent bien incapables.

J’en veux pour preuve l’absence totale de cohérence des mesures de confinement.
Là où le Premier ministre s’invite sur un plateau de télévision pour préciser la durée et la distance maximale autorisée pour un footing, il ne dira rien des salariés devant travailler et de ceux pouvant rester chez eux. Il laisse donc dans la main de chefs d’entreprise, parfois peu scrupuleux, des décisions dont l’impact sur la propagation de l’épidémie est sans commune mesure avec celui d’une séance de sport quotidienne.
Il ne devrait pourtant pas être si complexe d’établir, en lien avec les salariés qui sont les meilleurs connaisseurs des chaînes de production, la liste des secteurs essentiels et de ceux qui ne le sont pas. Il faudrait pour cela assumer de faire primer l’intérêt général sur la main invisible et cruelle du marché.

On retrouve cette même incapacité à sortir des dogmes du passé dans le peu d’entrain que met le gouvernement à placer sous son contrôle le secteur privé hospitalier. Pourtant, les dirigeants des établissements concernés se sont dits disponibles pour cela. Et tout le monde sait que le danger majeur du moment réside dans la saturation des capacités de l’hôpital public face à l’augmentation des cas nécessitant une hospitalisation d’urgence. Il est temps de réquisitionner au plus vite ces capacités sanitaires et de mettre partout en place les coordinations nécessaires.

L’incapacité du pouvoir à mettre au pas l’appareil productif pour l’orienter vers les besoins vitaux en est une autre illustration. Ce n’est pas ici que de l’amateurisme.
Bien sûr, les technocrates, toujours prompts à nous donner des leçons de « management », sont bien perdus quand il s’agit de sortir des modèles convenus et des formules toutes faites. Mais cette faillite est aussi le résultat d’une idéologie qui rejette par principe l’intervention publique.
C’est pourtant bien maintenant qu’apparait de manière évidente le besoin d’une puissance planificatrice, mettant à distance les objectifs de rentabilité, les recherches d’opportunité sur le marché ou les jeux concurrentiels.
Une puissance qui fait primer les intérêts stratégiques de la nation et refuse de laisser démanteler son appareil productif. L’exemple de Luxfer dans le Puy-de-Dôme en est un terrible symbole. Cette usine de fabrication de bouteilles d’oxygène médicales était le dernier producteur européen. Elle a été fermée il y a un an mais les salariés se sont battus pour conserver les machines. Alors qu’ils se disent aujourd’hui prêts à remettre en route la production, l’État reste désespérément silencieux.
Il faut nationaliser au plus vite l’usine pour soutenir leur démarche !

Ce refus flagrant d’assumer un rôle de pilotage économique a des conséquences directes. Malgré les alertes répétées de soignants démunis d’équipements de protection, il est encore impossible aujourd’hui de connaître l’état des capacités de production de masques tout comme le nombre d’unités de fabrication mobilisées.
Il est impossible de savoir si d’autres secteurs de la production, par exemple celui du textile, ont été mobilisés.
Et voilà le gouvernement contraint de réserver ces équipements au personnel de santé alors que tous les salariés des secteurs essentiels devraient pouvoir en bénéficier. Un pays comme la France devrait quand même produire suffisamment de masques pour tous ceux dont l’activité ne peut pas être mise à l’arrêt !

Est-ce aussi par une incapacité à produire suffisamment de tests que l’on doit comprendre le refus du gouvernement d’adopter une stratégie de dépistage massif ?
Il est permis de le penser puisqu’aucune réponse n’a été apportée sur ce point.
Cette stratégie a pourtant été utilisée avec succès dans d’autres pays. Elle fait même l’objet d’une recommandation par l’Organisation Mondiale de la Santé.
Pourquoi ne pas la mettre en place immédiatement en France afin de pouvoir confiner strictement les personnes contaminées ?

Bref, le défi extraordinaire qui est lancé à nos sociétés ne pourra pas être surmonté par les recettes du passé.
On le voit d’ailleurs sous nos yeux. Peu à peu, le pouvoir renonce, sous la contrainte de l’urgence, à tous ses verrous idéologiques.

Mais il aura fallu les 100 premiers morts en France du Coronavirus pour que soit enfin déclaré qu’il fallait soigner « quelqu’en soit le coût ».
Il aura fallu une épidémie pour comprendre qu’un lit vide en temps normal n’est pas une charge. C’est une capacité de réaction face à des phénomènes sanitaires exceptionnels.
Une politique de santé construite autour d’objectifs budgétaires, comme l’optimisation du « taux d’occupation des lits », est donc une hérésie.
Nous en payons le prix aujourd’hui quand celle-ci a conduit à supprimer 100 000 lits en France ces vingt dernières années et à renoncer aux stocks massifs de masques.

Il aura fallu aussi plus de 10 000 décès en Europe pour que la Commission Européenne renonce à ses règles absurdes de déficit public ou pour que les dirigeants européens se rendent compte de l’aberration totale d’une Banque Centrale Européenne indépendante du pouvoir politique.
Il aura fallu ce terrible bilan pour que soit enfin posée la nécessité d’une véritable politique industrielle, faisant primer sur la concurrence libre et non faussée des objectifs d’autonomie dans les secteurs stratégiques comme celui du médicament.

Mais combien en faudra-t-il pour que nous tournions définitivement le dos à ces recettes du passé ? Pas plus, nous l’espérons.
On peut malheureusement en douter. C’est pourquoi la mobilisation de la société tout comme la critique et les propositions alternatives restent plus que jamais nécessaires. C’est pourquoi, dans le respect des consignes sanitaires, la démocratie, elle, ne doit pas être mise entre parenthèses. Voilà aussi le rôle qui est le nôtre.

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