Faire les comptes ou régler des comptes ?

C’était la nouveauté des manifestations organisées le 22 mars dernier. On allait enfin savoir. On allait enfin en finir avec les batailles de chiffres entre les organisations syndicales et la police et connaitre LE vrai chiffre. C’est en tout cas ce que l’on pouvait entendre ou lire sur la quasi-intégralité des médias de ce pays, puisqu’ils avaient décidé, pour aider la vérité bien évidemment, d’organiser eux-mêmes le comptage de la manifestation parisienne.

Un institut bien peu indépendant

En réalité, et contrairement à ce qui pouvait être indiqué, ce comptage n’est pas réalisé par le « collectif de médias », qui comprends notamment l’AFP, France Inter, Europe 1, Franceinfo, RMC, BFMTV, France Culture, CNews, France 2, Mediapart, Le Figaro, Le Parisien, Libération, La Croix et la presse régionale et départementale. Ce comptage est confié à une entreprise privée, l’entreprise « Occurrences », qui se présente comme un « cabinet d’études spécialisé dans le comptage du public ».

Cette entreprise est dirigée par Monsieur Assaël Adary. Un simple passage sur son compte Twitter permettra de noter son impartialité totale. Au milieu des tweets d’auto-promotion pour sa méthode de comptage des manifestations, on y retrouvera ainsi plusieurs retweets de félicitations du gouvernement et même un message de félicitations à une nouvelle députée de la République en Marche. Quant à sa directrice générale Madame Céline Mas, ses différents messages de soutien au président de la République et à ses ministres suffiront à attester de sa totale indépendance.

Bref, c’est bien sur le droit le plus strict de s’engager en faveur d’un candidat. Mais je vous laisse imaginer la réaction du « collectif de médias » si des associations et syndicats avaient annoncé un comptage indépendant confié à une entreprise dirigée par des soutiens de Jean-Luc Mélenchon.

Sur le site d’« Occurrences », on peut également consulter la liste des clients du cabinet. On observera donc que celui-ci compte parmi ses clients un certain nombre de grands groupes. Au milieu des laboratoires Servier, de Suez ou d’AREVA, on y trouve notamment la SNCF, groupe à priori concernée assez directement par le succès ou l’échec d’une manifestation des cheminots. Le cabinet touche donc de l’argent de la direction de la SNCF, au moment où celle-ci est accusée d’agir pour compliquer la mobilisation. On a vu plus indépendant.

Des méthodes scientifiquement très discutables.

Le site d’ « Occurrences » présente également la méthode de comptage utilisée par le cabinet. Celle-ci s’appuie donc sur des capteurs et un algorithme développé par la société Eurecam. Comme on peut le constater sur le site de cette société, cette technologie a été développée pour le comptage de personnes dans des établissements publics, des centres commerciaux ou des aéroports. La vidéo de démonstration sur le site de ce partenaire montre par exemple comment la technologie permet de compter des individus franchissant une porte. On concevra ici que le comptage d’une manifestation dans une rue de plusieurs dizaines de mètres de large n’est pas tout à fait la même problématique.

« Occurrences » admet d’ailleurs sur son site internet que « la technologie est fiable, mais qu’elle comporte une marge d’erreur ». Bien sûr, le niveau de cette marge d’erreur n’est pas précisé. Un article du Monde Diplomatique indique que le dispositif « oublie un manifestant sur six ». La marge d’erreur pourrait donc être de près de 20%. Pour corriger cette marge d’erreur, le cabinet indique utiliser une méthode de redressement s’appuyant sur 6 micro-comptages humain de 30 secondes.

Ainsi, pour des manifestations comme celles du 22 mars dernier dont la durée peut être estimée à plus de 3 heures, un redressage est effectué à partir d’un comptage manuel de 3 minutes de cortège (1 minute d’une partie « peu dense », 1 minute d’une partie « dense », 1 minute d’une partie « très dense »). Sur la base de l’écart entre le comptage automatique et le comptage manuel sur ces 3 minutes, et sur la base d’une identification par « une personne » des moments « peu dense », « dense » et « très dense » de la manifestation, un redressage total est effectué. Les coefficients de redressement sont donc calculés sur moins de 2% du temps total de la manifestation et sont soumis à un biais énorme puisque la densité de la manifestation est classée en 3 catégories seulement.

On peut également souligner que ce dispositif de comptage s’appuie sur un laser et un contrôle vidéo. Celui-ci devient donc totalement inopérant quand la visibilité ne permet plus de distinguer les manifestants, par exemple car la lumière est trop forte ou quand la vue est obstruée par de la fumée. Pour qui a déjà participé à une manifestation, il est assez classique que des fumigènes soient utilisés. Pour qui a déjà marché sous la pluie entre Bastille et République, il est assez répandu que les manifestants, malgré leur courage et leur détermination, se couvrent de parapluie. Bref, la méthode de comptage par vidéo ne permet certainement pas de garantir la prise en compte de l’ensemble des manifestants.

Enfin, à cela s’ajoute l’impact du lieu choisi pour positionner le capteur. Ainsi, lors des dernières manifestations, celui-ci était positionné proche de la place de la Bastille, point d’arrivée de la manifestation. Il ne peut donc pas prendre en compte des manifestants qui n’iraient pas jusqu’au bout de la manifestation. Il ne peut pas prendre en compte non plus ceux qui emprunteraient un itinéraire parallèle sur une partie du parcours pour rejoindre plus rapidement le point d’arrivée.

 

Bien sûr, il n’existe aucune méthode de comptage sûre à 100% pour des rassemblements populaires de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Les méthodes utilisées par la police ou les organisations syndicales ont aussi leurs limites et ne sont sans doute pas plus performantes que celles présentées par la société « Occurrences ». Mais en l’absence d’une vérité scientifique qu’il serait possible d’établir par un dispositif totalement fiable, et n’en déplaise au « collectif de médias », c’est donc bien la publication de plusieurs chiffres qui permet à chaque citoyen de se faire une idée raisonnable du niveau des mobilisations sociales. Si le « collectif de médias » veut effectivement mieux informer les citoyens, il devrait souligner les limites de son dispositif plutôt que de parader sans aucune prudence avec LE chiffre de la manifestation.

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