16 octobre 2019

Il faut sauver nos barrages !

C’est un bâtiment niché au fond de la vallée. Il se trouve sur la gauche de la route en direction du cirque de Gavarnie dans le département des Hautes-Pyrénées. Ici, nos parents et grands-parents ont construit un formidable réseau de lacs, de barrages et de conduites forcées pour collecter partout en amont l’eau qui descend des montagnes et la transformer en électricité. C’était dans les années 50. Les connaissances techniques n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui. Les engins de chantiers non plus. Ce sont donc plusieurs milliers d’ouvriers qui l’ont bâti de leurs mains, le payant parfois de leurs vies. Il y avait là des enfants de la vallée bien sûr. Mais aussi des immigrés espagnols ou portugais. « Ici, nous avons tous un ancêtre avec un nom en ‘ez’ ou en ‘os’ », me disait un homme lors de la réunion publique que nous avons tenue là-bas avec le député Loïc Prudhomme.

La centrale hydroélectrique de Pragnères que nous avons pu visiter est un modèle d’intelligence et d’inventivité. Elle permet de produire l’équivalent des besoins en électricité d’une commune de plus de 200 000 habitants. Contrairement aux ouvrages que l’on retrouve par exemple sur les grands fleuves, ce n’est pas le débit qui compte ici mais la hauteur de chute. Ainsi, l’eau frappe les turbines après avoir dévalé plus de 1000 mètres d’altitude dans une conduite forcée. On utilise ici des roues Pelton. Leurs aubes symétriques et percées au sommet ont été mises au point pour transformer au maximum la force de l’eau en électricité. On distingue dessus le logo de l’entreprise Alstom. Depuis, son savoir-faire unique a été transféré sous la propriété américaine de l’entreprise General Electric. Quel gâchis !

La centrale s’inscrit dans un réseau très complexe élaboré pour exploiter au mieux les caractéristiques de l’endroit. Sur le flanc gauche de la montagne, les sols ne sont pas très propices au stockage, mais les bassins versants sont abondants. Sur le flanc droit au contraire, l’eau est plus rare mais la géologie et la géographie sont parfaitement adaptées pour construire des barrages. C’est là, à plus de 2100 mètres d’altitude qu’a été construit le barrage de Cap de Long. Avec plus de 67 millions de mètres cubes d’eau, c’est le deuxième plus grand ouvrage des Pyrénées.

Pour l’alimenter, outre les eaux de la montagne en amont, les ingénieurs de l’époque ont mis au point un ensemble de conduites et de pompes. Car seule une partie de l’eau récoltée sur le flanc gauche de la vallée est directement transformée en électricité. L’autre partie est transférée sur l’autre versant pour y être stockée. On utilise d’abord l’effet siphon : l’eau descendue depuis un côté de la vallée remonte naturellement à une même hauteur de l’autre côté. Puis une station de pompage, construite à flanc de montagne, lui fournit le supplément de hauteur nécessaire pour rejoindre les lacs et retenues autour du barrage de Cap de Long.

Pour saisir l’intérêt d’une telle opération, il faut savoir que la production et la consommation d’un réseau électrique doivent être maintenues en permanence à l’équilibre. Sinon, le système se dérègle et c’est le risque du « black-out ». Pour maintenir cet équilibre, les centrales hydroélectriques jouent un rôle majeur : il faut moins de 15 minutes pour mettre en route une centrale et il est possible d’ajuster quasiment en temps réel sa production en jouant sur le débit d’eau en entrée.

Mais lorsque la production sur le réseau est suffisante, il peut être nécessaire de mettre à l’arrêt une centrale. Il vaut mieux alors stocker l’eau plutôt que de la laisser s’écouler, même au prix d’opérations de pompage consommant de l’énergie. Car l’électricité utilisée à cet instant est abondante, alors que l’eau ainsi accumulée pourra être utilisée au moment où le réseau devra produire à plein. Des centrales hydroélectriques que l’on appelle « STEP » fonctionnent exclusivement sur ce principe, en turbinant l’eau lorsque la production électrique globale est trop faible et en la remontant par un système de pompes durant les heures creuses.

On peut identifier ici un des premiers problèmes posés par les risques de privatisation de nos barrages hydroélectriques. En multipliant les acteurs privés présents sur le réseau, on risque de mettre en danger le maintien de l’équilibre global entre la production et la consommation. Car rien ne dit qu’un investisseur ayant acquis au prix fort un barrage hydroélectrique sera d’accord pour le mettre à l’arrêt quand cela lui sera demandé par le régulateur du réseau.

Ce projet de privatisation a connu un rebondissement en début d’année. La Commission européenne a en effet transmis une lettre de mise en demeure à 8 États membres, dont la France. Elle souligne le fait que la transformation d’EDF en société anonyme, décidée en 2004 sous le gouvernement Raffarin, oblige désormais la France à procéder à des appels d’offre pour le renouvellement des concessions hydroélectriques. Et elle ne digère pas que 83% des concessions soient encore dans les mains d’EDF et que les acteurs privés – la Compagnie nationale du Rhône et la Société hydroélectrique du Midi, toutes deux propriété d’Engie – n’en détiennent que 14% (12% pour la CNR et 2% pour la SHEM). En effet, les autorités françaises ont pour l’instant toujours évité de favoriser trop fortement cette privatisation.

L’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron semble changer la donne. Alors que la Commission européenne vise désormais les 150 concessions (sur 399) qui doivent arriver à échéance d’ici à 2023, le nouveau gouvernement fait preuve d’un zèle totalement fou. Ainsi, en janvier 2018, Nicolas Hulot, alors ministre, proposait qu’aucun opérateur ne soit autorisé à remporter plus de deux tiers d’un même lot même si son offre était la plus compétitive. Il allait donc plus loin que les exigences de Bruxelles en pénalisant sciemment EDF. Ici, les préjugés idéologiques se font même au détriment de la concurrence libre et non faussée. Mais le magot est trop bon. Financés sur fonds publics et amortis depuis des décennies, les barrages sont hyper-rentables. Ils pourraient rapporter 1,25 milliard d’euros chaque année selon un rapport parlementaire rédigé en 2013.

Les risques de la privatisation sont pourtant nombreux. Outre le problème de maintien de l’équilibre du réseau, déjà évoqué plus haut, on peut souligner l’impact économique d’une telle décision. On comprendra bien que des opérateurs privés intervenant dans ce domaine ne le font pas par charité. L’objectif est de gagner de l’argent. Il se ressentira nécessairement sur le coût de l’électricité pour l’usager.

Il faut pointer aussi les problèmes liés à la sécurité des ouvrages dans un domaine où la moindre défaillance peut engendrer des conséquences dramatiques. Or les barrages sont des ouvrages critiques. Ils nécessitent une surveillance accrue et des opérations régulières pour leur entretien, peu compatibles avec les exigences d’actionnaires faisant primer d’abord la recherche de la rentabilité à court terme.

Enfin, les barrages ont une fonction environnementale. Leur exploitation est encadrée par des normes établies, par exemple, pour garantir le débit des rivières ou la mise à disposition de la ressource en eau pour l’irrigation ou le tourisme. Certains ouvrages participent également au refroidissement de centrales nucléaires comme la centrale du Bugey dans l’Ain ou celle de Golfech en aval de Toulouse. Bien sûr, de telles contraintes peuvent demeurer dans une concession au privé. C’est déjà le cas. Mais elles sont nécessairement évolutives. Un cahier des charges établi en amont sera amené à évoluer avec les années qui passent, notamment au regard du dérèglement climatique.

C’est donc au prix fort que devront en être renégociées les modalités, avec des opérateurs privés en position de force et armés d’une batterie d’avocats.

Il y a de nombreuses raisons de ne pas laisser faire cette privatisation. La mobilisation citoyenne est en cours. Elle est appuyée par les salariés d’EDF qui mesurent mieux que personne les risques d’une telle démarche. Des élus de différentes couleurs politiques se sont également saisis de ce combat : 120 d’entre eux, dont les parlementaires de la France insoumise, ont proposé au printemps dernier une résolution à l’Assemblée nationale, malheureusement rejetée par la République en Marche.

Pourtant, des solutions existent pour éviter ce processus de privatisation. Bien sûr, c’est la Commission européenne qui pousse à cette mise en concurrence au nom des règles inscrites dans les traités européens. Mais les États nationaux ne sont pas sans recours. L’Allemagne en a fait la démonstration en sortant le secteur hydroélectrique du champ de la concurrence. Le rapport parlementaire de 2013 propose d’ailleurs plusieurs scénarios compatibles avec le droit européen.

Le premier consiste à désigner par la loi l’opérateur historique (EDF) en tant que gestionnaire d’un service d’intérêt économique général. Le rapport parlementaire précise que « la marge de manœuvre des États membres pour définir une mission d’intérêt général est assez étendue ». Il serait donc possible de définir un nouveau service d’intérêt économique général, la production hydroélectrique, qui ne serait alors pas soumis à l’obligation de mise en concurrence.

Le second scénario évoqué est de revenir à un modèle d’établissement public. L’activité hydraulique d’EDF serait donc filialisée, puis rachetée par l’État. La Cour de justice européenne a en effet reconnu de façon constante la possibilité de déroger au principe de mise en concurrence lorsque l’exploitation du service public s’effectue en quasi-régie. Certes, ce scénario imposerait le rachat de l’ensemble des concessions non encore échues. On estime que le coût net d’un tel rachat s’élèverait à 1,150 milliard d’euros. C’est une somme importante, mais inférieure au bénéfice généré chaque année par l’exploitation des barrages.

Il est donc possible, malgré la pression de la Commission européenne, de conserver le contrôle public sur nos barrages. Cela nécessite de mener la bataille juridique avec détermination. Ce n’est malheureusement pas le chemin pris par le gouvernement. Mais la mobilisation populaire peut le contraindre à le faire. C’est pourquoi il est important de poursuivre nos efforts avec toutes celles et tous ceux qui refusent le bradage de notre patrimoine public.

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