Ne pas se tromper d’adversaire

La rentrée 2018 marque un coup d’arrêt sérieux dans la marche funeste du gouvernement. Empêtré dans les suites de l’affaire Benalla, le pouvoir s’est vu confronté à une accumulation de difficultés. La république exemplaire promis par le président jupitérien n’est finalement que la république des affaires. Ce climat délétère révèle aux yeux du plus grand nombre l’immense opération d’enfumage qu’a constitué la séquence électorale de 2017. Parce que le système politique organisé autour de l’alternance entre deux forces politiques menant peu ou prou la même politique s’est retrouvé dans une impasse, il ne restait pour le pouvoir oligarchique qu’une unique solution. Il fallait donner l’apparence que « tout change pour que rien ne change ». C’est ce qu’Alain Minc, penseur référence du cercle de la raison, appelait lui-même un « populisme mainstream ». Il s’agissait de travestir les aspirations au dégagisme pour les circonscrire à un changement de l’image plutôt qu’en exhaucer la revendication de fond : rompre enfin avec la domination d’une oligarchie politique et financière qui conduit la France et le monde entier dans une impasse.

Cette rentrée a également eu la peau d’un second mythe du récit macronien. Le « Et en même temps ». Cette illusion consistait à faire croire que les difficultés sociales ou la catastrophe écologique ne résultaient pas du modèle économique dominant. Il serait alors possible de conforter les politiques ultra-libérales qui ont cours depuis plusieurs décennies en Europe, tout en répondant aux aspirations pour davantage d’égalité sociale et pour la préservation de l’écosystème rendant la vie humaine possible. Ce mythe s’est fracassé sur la démission de Nicolas Hulot, dont la décision n’a rien à voir avec une trop grande sensibilité individuelle comme ont cherché à le faire croire les responsables du macronisme. Car quel que soit ce que l’on pouvait penser sur les chances de réussite d’une telle entreprise, Nicolas Hulot lui-même a bien expliqué les raisons politiques de son échec. En autant de questions, il a pointé des contradictions profondes : « Est-ce que nous avons commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? Est-ce que nous avons commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? Est-ce que nous avons commencé à endiguer l’érosion de la biodiversité ? Est-ce que nous avons commencé à nous mettre en situation d’arrêter l’artificialisation des sols ? Est-ce qu’on s’est autorisé à sortir un peu de l’orthodoxie économique et financière des critères de l’Union Européenne ? Est-ce que nous avons empêché la présence des lobbys dans les cercles du pouvoir ? ». A toutes ces questions, Nicolas Hulot répond non et il a raison.

Sa décision, après un été déjà marqué par les stigmates des dégâts que nous imposons à la planète, a sonné comme un signal d’alerte. Elle souligne les raisons profondes de l’incapacité du pouvoir macronien à prendre à bras le corps cette exigence : le pouvoir des lobbys que le gouvernement avait refusé de limiter à l’occasion de l’examen de la loi de moralisation de la vie politique à l’été 2017 ; l’austérité budgétaire que l’Europe de la caste impose aux états, les conduisant à l’impuissance politique et à l’anémie économique ; le primat du marché et du profit sur la sauvegarde de notre écosystème. Elle favorise les prises de conscience citoyenne comme l’a démontré le succès des marches pour le climat dans laquelle s’est engagée la France insoumise, tout en en respectant la dimension citoyenne et non partidaire. Car celles et ceux qui voudraient chercher à privatiser l’impératif environnementale se mettraient en travers de ce mouvement citoyen et porteraient une lourde responsabilité dans son incapacité à gagner toutes les sphères de la société.

Le pouvoir macronien a donc perdu les deux piliers essentiels de son récit. Il est maintenant engagé dans une crise profonde et une dislocation interne. Car si le récit est une arme de communication vers l’extérieur, il est aussi le ciment intérieur. Déjà l’élection du candidat de la République en Marche à la présidence de l’Assemblée Nationale a démontré les clivages internes qui se nouent à l’intérieur de la majorité. La décision du MODEM de présenter un candidat au perchoir face à celui choisi par le groupe majoritaire ou les tergiversations autour de l’impôt à la source en sont des signes supplémentaires.

Dans ce contexte de dégénérescence du pouvoir, les élections européennes auront une importance capitale. Première élection nationale depuis les élections présidentielles et législatives de 2017, elles seront avant tout un référendum « pour ou contre Macron ». Sur le plan national, elles sont à la fois l’opportunité de sanctionner la politique macronienne et de faire progresser l’idée d’une alternative. Le pouvoir l’a d’ailleurs bien compris en cherchant à mettre en scène comme son principal adversaire les forces d’extrême-droite en opposant un axe « Macron-Merkel » à un axe « Orban-Salvini ». Ce n’est que la redite européenne du vote forcé que nous avons connu lors de l’élection présidentielle quand le diable de confort « Marine Le Pen » a permis l’exercice du pouvoir par une force ne réalisant que 25% des voix au premier tour.

La France insoumise refuse cette bipolarité de ce qui ne sont finalement que les deux faces d’une même médaille. Car ce sont bien les politiques de cruauté sociale qui ont semé partout en Europe la colère et la désespérance. Et parce qu’à force de présenter l’extrême-droite comme sa seule alternative, on en renforce le poids. A trop jouer avec le feu, on se brule. Les « Merkel » et « Macron » accouchent des « Orban » et des « Salvini ».

Desserrer l’étau pour rendre au peuple français les possibilités d’un vrai choix sera donc un des enjeux de la campagne des élections européennes. De ce point de vue-là, on ne peut qu’être effaré de la stratégie choisie par ceux qui, à la dérive dans les intentions de vote, ont choisi de cibler la France insoumise plutôt que de garder leurs flèches pour le pouvoir macronien et son diable de confort lepéniste. Ainsi de Benoit Hamon invité de l’émission « Le Grand Jury » le 9 septembre dernier. Jamais avare d’une occasion pour s’en prendre à Jean-Luc Mélenchon, le voilà dont inventant de toutes pièces que la rencontre impromptue de Jean-Luc Mélenchon et d’Emmanuel Macron avait été orchestré pour dénoncer une « opposition théâtrale ». Puis, un peu plus loin, après avoir pourtant développé des positions semblables à la France insoumise en termes de politique migratoire, le voilà maniant le mensonge à nouveau. Ainsi, la France insoumise défendrait l’idée que les migrants seraient responsables des politiques de casse sociale.

Pure invention. Jamais la France insoumise n’a développé de telles positions. Elle a souligné que le capital pouvait chercher à utiliser une force de travail moins protégée pour dégrader les conditions de travail. C’est par exemple ce qui s’est produit en Allemage où le gouvernement a proposé de créer des minijobs à 80 centimes de l’heure, montant inférieur à celui que touchent les chômeurs de longue durée (un euro et cinq centimes). C’est d’ailleurs pour cela que nous sommes favorables à la régularisation des travailleurs sans papiers pour éviter des effets d’opportunité permettant de contourner la législation du travail. Sur le rapport entre les migrations et les salaires, la tribune de l’économiste Bruno Amable dans Libération a le mérite d’une approche raisonnée et sans fantasme. Citons-le : « Il existe une littérature empirique très abondante sur les conséquences des migrations sur les salaires ou l’emploi. Les réponses apportées à la question «les migrations conduisent-elles à une baisse des salaires pour telle ou telle catégorie de salariés ?» sont nécessairement diverses, compte tenu de ce qui précède. Au-delà des variations des méthodes d’estimation des effets, les différences dans les données utilisées traduisent aussi la diversité des contextes géographiques et historiques, que ce soit relativement aux migrations elles-mêmes ou aux différences dans les institutions de ce qu’on a coutume d’appeler le «marché du travail»« . Il est donc exact que les puissants peuvent chercher à utiliser le malheur de pauvres gens pour détruire les barrières qui limitent leurs taux de profit. Il n’est pas exact que ce soit automatique. Il est en tout cas totalement fantasmé et insultant de considérer que la France insoumise rendrait les migrants responsables alors qu’elle ne cesse de se battre contre les politiques de casse sociale du gouvernement Macron, bien loin d’une opposition théâtrale.

Mais dans la compétition des mensonges et des indignités, la lutte fait rage. Voilà donc Ian Brossat, chef de file des communistes pour les élections européennes et membre de la majorité socialiste d’Anne Hidalgo, se fendre d’une attaque à peine masquée contre la France insoumise. Je cite « En 1939, mon grand-père juif a fui la Pologne pour échapper à l’antisémitisme. Heureusement pour lui, il est tombé sur des gens qui lui ont ouvert la porte, et non sur des doctes qui auraient disserté sur les 7 plaies d’Égypte avant de lui tendre la main. ». L’idée sous-jacente ? En interrogeant les causes des migrations pour favoriser la possibilité pour chacun de vivre dignement sans son pays, la France insoumise disserterait plutôt que d’accueillir. C’est tout simplement oublier toutes les déclarations de la France insoumise dénonçant le refus odieux du président Macron d’accueillir l’Aquarius et ses positions constantes pour l’accueil digne et humain des migrants. Il reste donc à Ian Brossat à ranger au placard ses fantasmes et à lire avec un peu plus d’attention le livret de la France insoumise consacré à cette question ou le contre-projet de notre groupe parlementaire à l’Assemblée Nationale à l’occasion de l’examen de la funeste loi asile et immigration.

Il est à craindre pourtant que cela ne suffise pas. Car ses attaques à répétition ne s’appuient que sur des inventions et se désintéressent bien de la vérité. Il s’agit pour des forces en difficulté de maquiller politiquement leur présence dans une bataille électorale essentiellement justifiée par des raisons politiciennes ou identitaires. Il s’agit d’attirer un peu de lumière sur leurs campagnes car le thème de la guerre des gauches peut permettre d’écouler quelques litres d’encres et quelques heures de temps d’antenne. Malgré ses offensives constantes et blessantes, la France insoumise ne se trompe donc pas d’adversaire. Elle préserve son énergie à dénoncer les politiques rétrogrades de Macron, à faire entendre les revendications du peuple qui souffre, à tirer la sonnette d’alarme sur l’imminence de la catastrophe écologique. Elle dénonce cette construction européenne toujours plus violente et autoritaire. Elle fait vivre en actes l’internationalisme en menant campagne aux côtés de ses partenaires européens du mouvement « Et maintenant le peuple ».

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