Rallumer tous les soleils

Avec l’émergence de démarches citoyennes, le débat autour de la forme parti revient sur le devant de la scène.

Disons-le de suite : les partis sont utiles. La transformation de la société ne se fera pas par l’initiative spontanée des citoyens. L’existence de cadres collectifs permettant de fédérer les énergies vers un objectif commun est indispensable. Face à la force de l’oligarchie, à son emprise sur l’appareil médiatique, à la faculté terrible de l’idéologie dominante à pénétrer tous les secteurs de la société, un outil est incontournable pour mener la bataille idéologique, convaincre, débattre et se retrouver sur l’essentiel, agir aujourd’hui dans la société pour la transformer demain. Il faudrait être fou ou inconscient pour imaginer qu’un peuple écrasé par l’austérité, enfermé dans l’abstention de masse, impuissant face à la course folle du réchauffement climatique, se réveillerait comme par magie pour agripper par les cheveux les puissants, incapables d’apporter des réponses concrètes aux défis de notre temps. Il faudrait être bien peu observateur pour croire que l’aggravation sociale générerait mécaniquement une prise de conscience. « Le malheur a habituellement deux effets: souvent il éteint toute affection envers les malheureux, et, non moins souvent, il éteint chez les malheureux toute affection envers les autres. », disait Gramsci.

Le débat n’est donc pas là. Il est dans les formes que suscite le parti pour construire un rassemblement majoritaire et s’emparer du pouvoir. Face aux cousins jumeaux de l’austérité, tout parti qui veut rompre avec le capitalisme et le productivisme doit proposer une stratégie à même de convaincre plus de la moitié de la population. Il doit le faire en tenant compte des aspects objectifs de la situation : c’est l’abstention, aujourd’hui premier parti de France ; c’est un désaveu terrible pour les formes d’organisation actuelles, décrédibilisées par les magouilles d’appareil et les scandales à répétition; c’est une énergie revendicative réelle mais éclatée dans les mobilisations sociales ou écologiques, dans l’engagement associatif ou dans des expérimentations concrètes d’une autre société (reprise des entreprises en SCOP, monnaies locales, AMAP, épiceries alternatives, …) ; c’est le nouveau stade du capitalisme qui a individualisé les parcours de chacun et affaibli le sentiment d’utilité des structures collectives de résistance ; c’est le rejet massif d’une représentation politique anachronique et déconnectée des problèmes concrets des citoyens ; c’est l’urgence écologique, aujourd’hui incontournable, qui prouve l’existence d’un intérêt commun au peuple dans son ensemble.

Dans ce contexte, si le parti n’est pas un objet dépassé, il ne sera utile à la situation qu’en se mettant au service d’un mouvement plus ample. Il le sera s’il prouve par l’exemple qu’il est un point d’appui pour les citoyens qui veulent reprendre leurs affaires en main, et non une structure dont l’entretien devient l’objectif même de son activité. Il jouera un rôle essentiel s’il ne se perd pas dans les batailles internes, les discussions interminables de congrès, les affrontements personnels mais consacre au contraire son énergie à susciter et épauler des dynamiques citoyennes larges et ouvertes. Il sera à la hauteur du moment s’il accepte de se mettre en danger, de prendre des risques car il n’y a que les batailles que l’on ne mène pas que l’on est sûr de perdre.

Prendre des risques, c’est accepter de construire un rassemblement qui ne sera pas conditionné aux décisions des partis. C’est bâtir une démarche qui s’appuiera sur leurs expériences, leurs réseaux militants, leurs capacité à agir sur tout le territoire et à créer de la cohérence à l’échelle du pays, mais qui ne dépendra que de la volonté collective de celles et ceux, membres ou non d’une forme organisée, qui en sont parties prenantes. Une démarche qui fera primer l’intelligence collective des citoyens et leur volonté de changer la vie sur les intérêts étroits, et qui libérera les énergies populaires dont une part se dissipe aujourd’hui dans des affrontements stériles d’appareils politiques, souvent bien loin de l’intérêt général.

« Vous avez fait des lois d’instruction. [..] Par là même, vous avez mis en harmonie l’éducation populaire avec les résultats de la pensée moderne ; vous avez définitivement arraché le peuple à la tutelle de l’Église et du dogme ; vous avez rompu […] les liens de passivité, d’habitude, de tradition et de routine qui subsistaient encore. Mais qu’avez-vous fait par-là ? […] Et bien vous, vous avez interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine…et la misère humaine s’est réveillée avec des cris, elle s’est dressée devant vous et elle réclame aujourd’hui sa place, sa large place au soleil du monde naturel, le seul que vous n’ayez point pâli. De même que la Terre perd, par le rayonnement nocturne, une partie de la chaleur que le jour y a accumulée, une part de l’énergie populaire se dissipait par le rayonnement religieux dans le vide sans fond de l’espace.»

Jean Jaurès, 21 novembre 1893, Chambre des députés

Les rassemblements citoyens qui se sont mis en place aux élections départementales ne s’opposent pas aux partis ou à leurs rassemblements. Ils sont d’autant plus forts qu’ils agrègent derrière eux l’ensemble des forces politiques qui veulent construire un autre avenir. Ils s’appuient sur leurs expériences et leurs structures mais refusent d’être subordonnés à leurs actions. C’est le cas en Isère, en Aveyron, dans le Jura ou en Haute-Garonne où celles-ci ont reçu l’appui et le soutien, en fonction des départements ou des cantons, du Front de Gauche, d’EELV, de Nouvelle Donne ou du NPA. A chaque fois, si les citoyens qui les ont rejoints ont d’abord regardé les partis qui s’y associaient d’un œil inquiet, cette méfiance s’est atténuée dans l’action commune, avec la preuve que la volonté de construction collective n’était pas qu’un vœu pieu mais bien une réalité effective. Elle disparaitra totalement si les partis poursuivent sincèrement ces démarches sans volonté de mise à profit ou d’instrumentalisation. Alors ces démarches pourront s’agrandir, sortir des sentiers électoraux pour susciter l’émancipation collective du peuple dans sa vie quotidienne,  et devenir majoritaire pour en finir avec ce monde de fou. Car le peuple utilisera les outils efficaces et sûrs qu’il aura sous la main pour instaurer la vie douce.

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